Quatres concepts autour du lien

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Voici un extrait très intéressant de l'intervention de Pierre Manil lors du Colloque d'ANTHEA "Entre protection de l’enfant et droit des familles, rupture ou maintien des liens." (2003).

 L'attachement construit

Notre premier concept opératoire est donc l’ATTACHEMENT CONSTRUIT. Au fatalisme de le « voix du sang », nous préférons le dynamisme des « voies du sens » : celui d’être réciproquement quelqu’un d’aimé pour quelqu’un d’aimant.  La naissance biologique comme telle n’est porteuse d’aucun potentiel de développement.  Doit lui succéder la reconnaissance psychique.  Etymologiquement : « re » : à nouveau, « co » : ensemble, « naître », soit « naître à nouveau ensemble ».


Quand le nouveau-né est sorti par le bas, il doit rentrer par le haut…dans la tête !  Etre géniteur, c’est pendre une position ; être parent c’est exercer une fonction.  Plus nombreux qu’on ose le constater sont les adultes qui ne sont que géniteurs.  Quand la portance ne suit pas la portée, l’enfant décolle mal et s’écrase !

C’est pourquoi, nous sommes beaucoup, dans la région francophone de Belgique, à envier la disposition juridique de l’accouchement sous X.  C’est pourquoi aussi, nous avons été violemment choqués, comme beaucoup d’entre vous, je suppose, par l’arrêt rendu la semaine dernière à Nancy : un enfant, né sous X et confié à une famille d’accueil, après trois ans et demi, a été remis à son géniteur, inexistant jusqu’alors, sous prétexte qu’il avait reconnu l’enfant durant la grossesse.

L’état archaïque du Droit, plus que le discernement, fonde cet arrêt sur un postulat qui élève l’éjaculat au rang de titre de propriété ! Ah ! si Pagnol avait pu être consulté lors de la rédaction du code impérial.  Enfin, on peut comprendre Napoléon, lui qui eut tant de difficultés à se perpétuer, pressé qu’il était entre deux campagnes et des compagnes !
 

La citoyenneté de l'enfant

Ainsi, le code civil, préservant l’Ancien Régime jusqu’à nos jours dans les monarchies désuètes, ratait la mise en application radicale du plus bel énoncé de l’An 1 : « Tous les individus naissent égaux ».  Il est le fondement de notre second concept opératoire : La CITOYENNETE DE L’ENFANT.  Si la procréation doit rester d’ordre privatif, ni commandée, ni interdite, elle ne signifie pas pour autant que son produit, l’enfant, soit exclusivement, l’objet privé de sa famille.  Il est aussi un sujet citoyen, par ailleurs très vulnérable et donc très « protégeable »

S’il convient que la Puissance publique adopte un premier principe : celui d’un a priori de confiance accordée aux géniteurs dans l’éducation de leur progéniture, il est indispensable aussi qu’Elle veille à l’application de trois autres principes chers à nos démocraties d’aujourd’hui : le principe d’égalité des chances ; le principe de précaution ; le principe d’assistance à personne en danger.  Ensemble, ils cumulent assez d’arguments pour en légitimer un cinquième : celui d’ingérence lorsqu’il est objectivement vérifié qu’un milieu familial est préjudiciable au développement de l’enfant.  La médecine et la psychologie disposent aujourd’hui d’assez de connaissances pour établir des critères d’évaluation des dysfonctionnements parentaux, de la souffrance qu’ils imposent à l’enfant et des séquelles prévisibles.  Ces critères sont aujourd’hui disponibles à l’attention des magistrats, en tous cas, de ceux qui entendent adopter l’attitude la plus neutre qui soit : celle qui consiste à considérer que la famille peut être le meilleur ou le pire des milieux pour le destin de l’enfant.

Quant à nous, le maintien ou le retour à tout prix de l’enfant dans sa famille n’est pas une priorité.  Une abondance de faits cliniques nous autorise à considérer que l’enfant, surtout en bas âge, s’attache prioritairement à celui qui se soucie de son bonheur de vivre plutôt qu’à celui qui lui a donné la vie.

Dans d’innombrables cas, ce qu’on appelle poétiquement la « loyauté » de l’enfant envers ses géniteurs, nous semble être une manifestation grave et précoce du syndrome de Stockholm, dans lequel la proie, non par affection mais par terreur, s’identifie massivement à un persécuteur qui s’est donné le droit de vie ou de mort.  Le débat mérite d’être ouvert sur cette hypothèse cruciale.
 

La légitimité de l'éducateur spécialisé

Tant qu’à présent, le potentiel d’attachements multiples de l’enfant, en même temps que sa dignité de sujet citoyen, fondent notre troisième concept opératoire : LA LEGITIMITE DE L’EDUCATEUR SPECIALISE.

Comme souvent, dans un tel colloque, on parlera beaucoup de la thérapie des familles d’origine, de la guidance des familles d’accueil et de l’abnégation des familles d’adoption.

Quant aux éducateurs spécialisés, aux « professionnels », ceux qui animent la vie des enfants dans les lieux institutionnels, on leur reconnaîtra sûrement le mérite de s’occupe des mômes ou des handicapés que la famille, quelle qu’elle soit, n’assume pas ou plus.  Mais on continuera à douter de la qualité de leur présence à l’enfant.  A leur égard, les stéréotypes de l’opinion publique et même les conceptions officielles, perpétuent une représentation en creux : ils ne sauraient pas être de « vrais parents ».  Dans leur formation même, on leur prescrit parfois encore cette recommandation absurde : « Ne laissez pas les enfants s’attacher à vous ».  Or, aujourd’hui, les études sur la résilience commencent à montrer que l’éducateur d’hébergement compte parmi les principaux tuteurs pour les enfants déparentés.
 
A nos yeux, l’éducateur n’est pas une sorte d’hybride entre un succédané de parent, un mini-thérapeute, un para-enseignant, ou un pseudo chef scout.  Il est au sens plein un CONGENERE ADULTE, disponible à l’enfant pour construire des liens signifiants.
  • Il est le spécialiste de la CONVIVIALITE : fonction plénière qui n’est, je crois, revendiquée par aucune autre profession représentée ici.  Cette représentation de l’éducateur spécialisé implique quelques corollaires que je ne fais que citer ici :
  • Il n’est pas un exécutant mais un franchisé dans son action éducative, pleinement partenaire des intervenants d’autres disciplines.
  • Sa personne singulière est considérée comme une ressource essentielle de l’action éducative.  Au plus les éducateurs se différencient, au plus ils offrent aux enfants des étayages multiples.
  • L’objectif du management institutionnel (qui pourrait être traduit par "ménagement") est de garantir le confort de travail dans la maisonnée et non de contrôler l’application des programmes éducatifs standardisés.
  • Il ne convient pas qu’il exerce simultanément les deux fonctions d’intervenant familial et d’adulte ressource pour l’enfant.
  • De ce fait, il est habilité à aider l’enfant à opérer des deuils parentaux.


Nous sommes assez lucides pour savoir que beaucoup d’institutions d’accueil ne considèrent pas les éducateurs de cette façon.  Peut-être d’ailleurs parce que les éducateurs n’y revendiquent pas la spécificité de leur fonction.  Il en sera ainsi tant qu’ils se considèreront eux-mêmes comme des sous-produits parentaux et non comme des professionnels formés, mandatés et payés pour aider l’enfant à construire avec eux des liens gratifiants et structurants.  Il leur revient d’organiser des conditions de vie et d’échanges qui produisent assez de bonheur, pendant le temps qu’il faut, pour apprendre à vivre, surtout quand la vie, dès le départ, n’a pas fait  de cadeaux aux enfants déparentés sans être orphelins.

La précocité d'intervention

L’actualité donnée au phénomène de résilience, pour fort utile qu’elle soit à la mise en œuvre des remédiations, ne doit pas faire oublier que les premières années, échelonnées en phases critiques de développement, sont les plus décisives.  Selon le niveau d’adéquation des apports éducatifs, s’établiront la consolidation ou la fragilisation, ou pire, la destruction du noyau de personnalité.  Or, la persistance du mythe de la filiation biologique : la tenace « voix du sang » continue à inspirer des pratiques de maintien en milieu familial ou des successions « d’essais », de retour plus ou moins motivés par des bilans d’évolution plus ou moins utopistes.

Tout prétexte est bon semble-t-il pour éviter ou limiter le « placement ».  Cette attitude est particulièrement appliquée dans le sud francophone de la Belgique par une institution très officielle que vous auriez tord de nous envier : les S.A.J., Services d’Aide à la Jeunesse.  Leur mandat consiste à tout tenter pou maintenir la cellule familiale.  Quand on connaît les impératifs politiques et budgétaires qui ont présidé à l’officialisation de ce système, quand de surcroît, on constate son inefficacité préventive dans le suivi d’un grand nombre de situations, on ne peut que s’alarmer devant l’énorme contentieux de souffrance qu’il génère chez trop d’enfants en bas âge.  Je n’hésite pas à croire qu’un jour les principes, non les personnes, qui inspirent ce dispositif pourraient être accusés de non assistance à personne en danger.

 

Pierre Manil, Psychologue Clinicien et Père du concept PROXIMAM

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